Mélodie en sous-sol

MagSacem n°103

Source d’inspiration, espace de découverte musicale, premières scènes pour les artistes, premiers publics… Le métro parisien noue depuis des années une relation toute particulière avec la musique. Sous les pavés, les notes. Reportage.

 

© RATP

« Des gens qui vont et qui viennent, Et encore, en courant, Les mêmes gens qui reviennent, Et le métro qui flânait sous Paris… » Sur les paroles de Marcel Rivegauche et la mélodie de Claude Leveillée, Édith Piaf a chanté le métro. Elle n’est pas la seule : la vie souterraine de la capitale est le décor d’oeuvres de toutes les époques : Serge Gainsbourg, Téléphone ou, hier encore, Nekfeu. Le métro est en effet, pour cinq millions de personnes, un lieu incontournable et imprescriptible du quotidien. Et les mélodies qui résonnent dans ses couloirs aident à chasser la grisaille de ces trajets pressés…

Quand la musique transporte

Ils sont une centaine de musiciens à s’exprimer simultanément chaque jour sous les artères parisiennes. L’idée ne date pas d’hier. C’est en 1977 que le premier concert live est donné sur des quais de métro. L’opération Métro Molto Allegro donne alors sa chance à de jeunes talents, en partenariat avec France Inter. L’ambition est double : détendre l’atmosphère pour les voyageurs et combattre l’anarchie sonore qui règne dans les rames. Vingt ans plus tard, en 1997, une petite équipe de la RATP, menée par Antoine Naso, propose de réguler la présence des musiciens du métro via un système d’accréditation. Les musiciens sélectionnés ne peuvent jouer ni dans les rames, ni sur les quais pour des raisons de sécurité. La RATP leur
propose de se produire dans les couloirs de correspondance, afin de ne pas l’imposer dans les transports aux voyageurs statiques. Depuis, le système est bien rodé et le modèle parisien a inspiré d’autres grandes villes à l’image du Tube londonien.

Trois cents musiciens tous les six mois

Deux fois par an, à l’automne et au printemps, une audition est organisée à l’Espace Métro Accords (Ema), lieu dédié aux musiciens du métro. Chacun peut tenter sa chance, quel que soit son style. Il suffit de s’inscrire pour être invité automatiquement au casting. Un jury composé de personnel de la RATP, d’artistes et de personnalités écoute en live les prétendants. La Grande Sophie, Yael Naim ou Harry Roselmack, par exemple, ont participé à ce casting. Après délibération, l’équipe gère les accréditations et délivre les badges, signe de reconnaissance qui évite d’être conduit vers la sortie par les agents qui veillent à la vie du réseau souterrain. La musique favorise le bien-être des voyageurs. Le métro offre une scène et un public aux artistes. Il joue un rôle dans leur émergence. L’Ema a conclu des partenariats avec des festivals comme We Love Green ou Les Femmes s’en mêlent. Les professionnels de la filière musicale les sollicitent pour obtenir des renseignements sur leur sélection, ou pour des engagements en première partie d’artistes « tête d’affiche » dans des salles de spectacle. Le 14 mai dernier, Olivia Ruiz a parrainé l’opération Les musiciens du métro à Solidays, station Miromesnil. Cinq artistes ont pu monter sur scène. Parmi eux, deux ont remporté le sésame pour se produire à l’hippodrome de Longchamp. Quand on interroge Antoine Naso sur le profil des musiciens du métro, un maître mot : la diversité ! « Ils sont tous très différents ! Nous avons des femmes, des hommes, des jeunes et des moins jeunes, des gens d’horizons divers y compris venus de loin (Afrique du Sud, Ukraine, Pérou…). Leurs styles musicaux aussi sont très variés : cela va du classique au hip-hop en passant par le rock et le reggae. Il s’agit pour la plupart de semi-professionnels, voire de vrais professionnels ! C’est d’ailleurs de plus en plus le cas. »
Keziah Jones, Zaz ou Dany Brillant ont fait leurs débuts dans les couloirs du métro. Certains voyageurs ont même pu croiser Ben Harper, Manu Dibango ou Touré Kunda. Aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, cet espace d’expression est plus que jamais une base solide pour les jeunes talents. Et un outil idéal pour rayonner.

Des stations à l’Olympia

Le groupe Billet d’humeur, trois chanteurs et un DJ, au répertoire hip-hop/électro/beat box, n’a pas hésité une seconde : « C’était une évidence, pour nous, de postuler aux auditions. Nous avions déjà l’habitude de répéter dans les bus de Seine-et-Marne où nous habitons. Nous nous sommes donc dit que le métro serait une super opportunité d’affiner notre technique vocale et tester nos morceaux. Nous choisissions souvent la station Gare de Lyon. On jouait un peu plus de quatre heures à chaque fois, c’était le temps de batterie possible pour notre enceinte autonome, puisqu’on n’a pas accès à l’électricité dans les couloirs. Rapidement, on a choisi de faire une petite tournée de stations en restant à chaque fois trente minutes, en communiquant sur les réseaux sociaux, pour le public qui nous suivait déjà. On faisait le show, de manière un peu théâtrale, pour attirer l’attention des
gens, en particulier ceux qui portaient des écouteurs aux oreilles. Quand ils les enlevaient, c’était gagné ! Et puis, il y a eu le concours en ligne pour le
concert des 20 ans à l’Olympia, qui nous a particulièrement aidés à élargir notre public. On était dans les cinq premiers, ce qui nous a permis de partager la scène avec Oxmo Puccino et Matthieu Chedid. C’est d’ailleurs juste après que PBox, notre tourneur, s’est engagé auprès de nous ».
Le 23 novembre 2017, la RATP offrait en effet l’occasion à cinq artistes du métro de se produire sur la scène de l’écrin mythique de la chanson, lors d’un concert-événement. Pihpoh était également parmi les sélectionnés. « J’ai commencé la musique il y a treize ans, et à jouer dans le métro il y a trois ans avec mes musiciens. Comme j’habite Belfort, on partait en “mission métro” de deux semaines, régulièrement. On jouait toujours au même endroit, station République, car l’acoustique y est bonne, chaque jour à la même heure, pour créer un rendez-vous avec les voyageurs réguliers. On finissait par reconnaître des visages parmi les milliers de voyageurs. J’aurai dû le faire plus tôt car c’est très formateur. Jouer de plain-pied, sans lumière, capter l’attention de personnes qui ne sont pas là pour vous écouter et qui pourtant parfois s’arrêtent, voir un sourire, un clin d’oeil… ce sont déjà des victoires. Comment vous appelez-vous ? Avez-vous un CD disponible ? Ce type d’échange m’a permis de tisser un lien avec un public que je n’aurais pas forcément touché autrement. J’ai pu jouer également grâce à la RATP aux festivals Solidays et Art Rock à Saint-Brieuc. »

Ailleurs, pour faire chanter les voyageurs

La RATP en est convaincue : le métro est aussi un espace culturel. Les voyageurs aiment lire, écouter de la musique ou des podcasts, s’évader pendant leurs trajets quotidiens. Grande première depuis le mois de mai, elle s’est ainsi associée au Musée Sacem, et propose une exposition itinérante de paroles de chansons… avec de belles affiches jaunes solaires, pour voyager en musique ! Le premier thème choisi est l’« Ailleurs ». Les extraits de chansons sont affichés aux extrémités des wagons. Une version plus longue est également proposée sur les quais. C’est la Commission mémoire et patrimoine de la Sacem, composée d’auteurs, compositeurs et éditeurs, qui a proposé une soixantaine d’œuvres sur le thème du voyage, parmi lesquelles la RATP a effectué la sélection finale. Dix textes de chansons ont été retenus et offrent un voyage musical aux voyageurs… jusqu’au 10 juillet. Cette opération valorise le nom des auteurs, des compositeurs, éditeurs et interprètes qui figurent sous les paroles de chaque affiche. La campagne d’affichage bénéficie d’un prolongement numérique sur le Musée Sacem, où vous retrouverez des archives sur les œuvres, leurs créateurs et éditeurs, avec la playlist d’écoute. Pour Claire Giraudin, directrice du Musée Sacem, ce partenariat est une formidable opportunité d’exposer le patrimoine de la chanson : « Cette campagne d’affichage et ses pages dédiées sur le Musée Sacem s’inscrivent dans notre démarche patrimoniale de mise en valeur de nos membres et de leur répertoire. Des millions de personnes liront ainsi chaque jour les paroles de chansons, ainsi que le nom de leurs créateurs ! »


Thierry Lecamp

Publié le 08 juillet 2019