Culture - Une reprise en trompe-l’œil

MagSacem n°108

L’article original paru dans le MagSacem n°108 a été réactualisé le 05 janvier 2022, à la suite des nouvelles mesures sanitaires, annoncées fin décembre.


Concert hommage à Manu Dibango dans le cadre du festival
Jazz à La Villette, le 2 septembre 2021, Grande salle Pierre Boulez
(Philharmonie de Paris) - © Edmond Sadak

Vingt-deux mois après le coup de massue du premier confinement de mars 2020, la reprise a été plus timide et complexe que prévu pour les acteurs culturels. Le retour des jauges et l’interdiction des concerts debout plombent encore la scène musicale et éloignent toujours plus la perspective d’un franc retour à la normal pour ces pratiques culturelles définitivement essentielles.

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Voilà des mois que le secteur culturel la scrutait, cette reprise tant espérée. Pour certains, elle a bien été au rendez-vous dès cet automne. « On a eu une rentrée quasi classique en termes de fréquentation », se félicite ainsi Jérémie Desmet, qui a récemment pris la tête du Cargö, la scène de musiques actuelles de Caen. « Il y a une grosse couverture vaccinale dans le Calvados, et Caen est une ville très étudiante. Cela a profité au festival », analyse, lucide, Jérémie Desmet qui relève que « cela a été plus difficile » pour des concerts davantage grand public, comme Yseult, début octobre, ou Lilly Wood and The Prick fin novembre. 

Le Cargö a fait le choix d’anticiper d’éventuelles restrictions liées à la nouvelle vague épidémique. Un décret publié au Journal officiel mi-novembre avait officiellement levé la jauge de 75% concernant les discothèques et les salles de concert accueillant du public debout. Mais les « faux départs » et les directives successives de l’État de ces derniers vingt-deux mois ont laissé des traces. « Pour la suite de la programmation, on n’a pas voulu en faire trop : entre janvier et fin mars, on a dix-huit dates prévues. D’habitude, on est plutôt entre vingt et trente », explique Jérémie Desmet. Ce pressentiment s’est malheureusement rapidement vu confirmer. Début décembre déjà, les discothèques et clubs ont dû faire face à un nouveau coup dur : une première obligation de fermeture pour quatre semaines, tout de suite reconduite pour trois semaines… Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, des annonces de restrictions supplémentaires sont venues ponctuer la fin d’année 2021 : rétablissement des jauges pour les grands évènements (2 000 personnes en intérieur, 5 000 personnes en extérieur), interdiction des concerts debout et défense de consommer debout dans les cafés et bars. Ces nouvelles consignes sont effectives jusqu’au 24 janvier 2022.


Concert-test du groupe Indochine, 
le 29 mai 2021 à l’AccorHotels Arena de Paris.
© ANTHONY GHNASSI

« L’ascenseur émotionnel de dix jours en dix jours »

Dès la fin mai 2021, les signes de bon augure n’avaient pourtant pas manqué : il y a eu ce concert test d’Indochine devant une foule masquée à l’Accor Arena à Paris, qui a démontré « l’absence de surrisque d’infection » et permis d’établir scientifiquement, fin novembre, que la jauge admise lors d’un spectacle influait peu sur le risque de transmission. Il y a eu aussi l’effet post-confinement conjugué au début de l’été qui a poussé les foules à profiter des lieux de convivialité et de musique : « En mai-juin, c’était l’euphorie ! On a fait trois fois le chiffre d’affaires de l’année précédente », s’enthousiasme encore Pascal Rocherieux, qui tient le bar à concerts Le Stock à Mennecy, dans l’Essonne. Il y a eu le mois de juillet, avec l’instauration du passe sanitaire. Puis, le retour du masque aux concerts : « En ce moment, un jour de concert, on est sur du moins 30% de fréquentation », estime-t-il. Il a perçu des changements d’habitudes : « Historiquement, le samedi était la grosse soirée de la semaine. Depuis septembre, c’est le vendredi. Pour le reste, c’est imprévisible ». Depuis la mi-octobre, Le Stock organise trois concerts par semaine. Ils ont obtenu une aide de la part de la Sacem, via son dispositif Tous en Live (voir encadré). Mais le public n’est pas toujours au rendez-vous. 

« En tant que producteur de spectacles, c’est l’ascenseur émotionnel de dix jours en dix jours », raconte, pour sa part, Simon Nodet, directeur de W Spectacle, producteur de spectacle indépendant. Lui aussi constate une billetterie « moins dynamique que d’habitude ». De fait, selon une étude menée par Harris Interactive pour le ministère de la Culture publiée en octobre, un tiers des Français déclarant s’être rendus dans les différents lieux culturels avant la crise estimaient qu’ils réduiraient leurs sorties jusqu’à la fin de l’année 2021. Entre une affluence moindre et une offre de concerts intensifiée du fait des reports, Simon Nodet relève que les gens se posent beaucoup plus de questions avant d’acheter une place de concert. Si les « valeurs sûres » s’en sortent mieux en termes de remplissage de salles, il n’observe pas de billetterie hétérogène entre Paris et les régions : « Quand ça reprend, ça reprend partout. Quand ça rechute, ça rechute partout ».

« La reprise est plus poussive et plus lente qu’espéré mais la dynamique de marché est toujours présente », confirme Stéphane Vasseur, directeur du Réseau de la Sacem. Pour les auteurs, les compositeurs et les éditeurs de musique, l’impact de la crise est bien réel. « En raison du décalage naturel entre la collecte et la distribution des droits d’auteur, les revenus de nos membres ont commencé à baisser en janvier et encore plus fortement en juillet 2021. Et malheureusement, cette baisse de revenus semble être amenée à perdurer au moins jusqu’en 2023 », confirme Thibaud Fouet, directeur des Sociétaires de la Sacem. Avec la baisse des collectes sur les concerts, tournées, festivals mais aussi auprès des commerces, bars, restaurants ou encore cinémas, la répartition accusera le coup jusqu’en 2023, au moins. Mais les raisons d’espérer sont là : « Même si elles ont souffert pour se maintenir à flot, les structures sont là. Dès que le public revient, c’est fait », souligne Stéphane Vasseur. L’attente est d’autant plus pesante que, sur le papier, l’envie du public est là. Ainsi, d’après l’étude commandée par la Sacem à l’institut OpinionWay dévoilée à l’occasion du Salon des maires mi-novembre, plus de huit Français sur dix se disent convaincus que les expériences de musique collective – des concerts aux festivals en passant par l’écoute de musique à plusieurs – favorisent le vivre-ensemble. Pour Stéphane Vasseur, c’est une des leçons de la crise : « Le “vivre-ensemble”, le “se-divertir-ensemble” n’ont pas été entamés par une vie numérique alternative. Les fondamentaux sont toujours là ». 


© THOMAS COEX/AFP

Dans les cinémas aussi, on attend que le public revienne. Après le scénario, désormais connu, de la bonne reprise suivie de la chute de fréquentation, les retours en salles étaient erratiques ces dernières semaines. Selon le CNC, 96 millions de spectateurs ont rejoint le chemin des salles obscures en 2021, soit une fréquentation en baisse de 55% par rapport à 2019. Ce résultat reste cependant à nuancer car si l’on considère la seule période d’ouverture des salles en 2021, le recul est en réalité de 23% par rapport à 2019. Cette situation irrégulière n’est pas sans impact pour les compositeurs de musique à l’image ou même les auteurs de doublage ou sous-titrage hexagonaux.

Alors en attendant que le temps des contraintes ne soit plus qu’un lointain souvenir et que les habitudes se récréent, on se convainc que l’on a échappé au pire en regardant du côté de la Grande-Bretagne où 35% des emplois liés à l’industrie musicale ont disparu. On mise sur le fameux semestre de décalage et on rêve en constatant le rebond du spectacle vivant en Chine après la levée des restrictions.

« Comme une revanche sur 2020 »

Et les artistes, dans tout ça ? Salle pleine ou pas, beaucoup racontent des retrouvailles intenses avec le public : « C’est comme une revanche sur 2020. Tout le monde a envie d’être là, de vivre ces moments-là. Il y a une fureur d’assister aux concerts. On sent que ça a manqué à tout le monde », confie Malik Djoudi dont le troisième album, Troie, est sorti en septembre. Pour lui, la joie l’emporte encore sur l’inquiétude : « Je me considère comme chanceux car j’ai eu peur de ne plus pouvoir exercer mon métier. J’ai la chance de sortir un disque, d’avoir un label, de faire une tournée », explique-t-il. Il aurait pu en être autrement : « Je pense que si j’avais sorti mon premier album là, j’aurais eu plus de mal à exister.», estime-t-il. 


Malik Djoudi à la Cigale, le 25 novembre 2021. 
Report d’un concert initialement prévu en juin 2020
© SANDRINE MARTY/HANS LUCASIl 

Il n’est pas le seul à se faire du souci pour les artistes émergents. François Beaudenon, qui vient de reprendre la direction des Primeurs de Massy, le festival de musique consacré aux artistes émergents venant de sortir leur premier album, n’est pas en reste : « Beaucoup des artistes émergents du printemps 2020 sont passés à la trappe alors que tout était en place : label, EP, promo, concert… Certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu mais ils ne sont pas nombreux ». Une génération sacrifiée ? « Je n’irai pas jusque-là mais pour cette cuvée, les dégâts sont importants. Pour un “Hervé” qui a explosé, il y en a beaucoup pour qui l’aventure s’est arrêtée. Là, certains essaient tout de même de sortir un deuxième album. » L’embouteillage des concerts prévus pour 2022, en raison des reports, semble obstruer l’espace pour les talents émergents, qui ont besoin, aujourd’hui plus que jamais, de dispositifs de soutien et de fenêtres d’exposition. 

Avec ses quatre albums au compteur dont 1958, sorti au printemps 2019, Blick Bassy se montre philosophe : « Avec mon agent, on a sauvé ce qui était sauvable, reprogrammé ce qui était reprogrammable »,. Avec son œil de producteur, il juge, lui aussi, le contexte « pas évident » pour les nouveaux artistes : « J’ai des amis qui ont sorti de beaux albums qui sont passés inaperçus. Les médias sont submergés, les places sont plus chères », déplore-t-il. S’il juge « perturbants », en tant qu’artiste, les achats de places de concert en dernière minute, cet optimiste revendiqué veut croire que cette crise peut aussi avoir un aspect positif : « Cela a permis à beaucoup de structures et de métiers de la musique de se fédérer et de parler d’une même voix ». Pour le reste, il croit évidemment dur comme fer à la reprise : « Ça va repartir, peut-être différemment, mais ça va repartir ».

ALCYONE WEMAËRE


 

>  Pour en savoir plus, consultez « Retour des jauges et interdiction des concerts debout » 

> Découvrez le dispositif « Tous en Live »

Publié le 06 janvier 2022