Où sont les femmes ?

MagSacem n°102

Écrire et composer se conjuguent au féminin. Les filles sont nombreuses à apprendre la musique. Paradoxalement, rares sont les femmes qui se professionnalisent dans la création musicale.

© Petr Vaclavek

Bakel, 29 ans, a fait ses débuts dans la chanson électro-pop en 2016. Elle a adhéré à la Sacem et rejoint un éditeur, BMG Rights ManagementFrance. « Dans le monde de la composition, je me suis sentie immédiatement minoritaire. L’image de la femme est associée à l’interprète, et c’est un écran de fumée », explique la jeune Roubaisienne. Les faits sont là : en 2018, les femmes ne représentaient que 17 % des 169 400 membres de la Sacem. Et le taux annuel d’adhésion féminine se situe autour de 21 %. « Un artiste qui débute, c’est un radeau fragile sur une mer déchaînée, ajoute Bakel. L’égalité des chances entre les femmes et les hommes n’est pas établie. Dans les studios, c’est terrible : moi, femme, métisse, je suis entourée d’hommes blancs, quadras et quinquas, qui veulent m’aider dès que je touche une console, comme si je ne savais pas. Et surtout, il ne faut rien dire, parce que c’est contraire à l’image cool que le milieu veut donner de soi. »

Construction sociale

Les femmes moins nombreuses, moins aidées, moins payées, moins programmées, moins diffusées, moins récompensées, moins dirigeantes : le constat est sévère (1) et les symptômes, nombreux. Selon le rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, sur les inégalités dans les arts et la culture (1), les femmes ne représentaient que 6 % des chefs d’orchestres programmés dans le monde entre 2014 et 2017. Aucun des trente orchestres permanents français n’est dirigé par une cheffe. Parmi les œuvres jouées en opéra, en France, seul 1 % des compositeurs programmés entre 2012 et 2017 sont des femmes. Or, la majorité des élèves des conservatoires sont des femmes : les orchestres classiques foisonnent de musiciennes douées. Où se situe le gap ? Quand décrochent-elles ? « Les portes de la Sacem, qui garantit depuis toujours l’égalité de revenus, sont pourtant grandes ouvertes aux auteures-compositrices », remarque Élisabeth Anaïs, auteure inscrite à la Sacem depuis 1979. Elle a intégré le groupe de travail sur l’égalité femmes-hommes, mis en place par le Conseil d’administration de la Sacem l’année dernière à l’initiative de Christine Lidon, et auquel participent également Frédéric Doll, Marion Sarraut et Thierry Perrier. « Nous tenions à ce que des hommes s’engagent au sein de nos réflexions. Ils l’ont fait spontanément et avec beaucoup de convictions. Notre objectif est de fédérer les femmes du secteur musical. Une belle dynamique est lancée depuis un an », explique Christine Lidon, auteure-compositrice, membre du Conseil administration. « Il s’agit, dit Claire Giraudin, directrice de Sacem Université, de promouvoir et d’inciter l’égalité femmes-hommes et d’augmenter le pouvoir d’agir des femmes. »

Première mission : établir un état des lieux, puis réparer les dégâts « par un travail de mise en visibilité des femmes de toute génération, libres d’être elles-mêmes : cheffe d’orchestre, compositrice, auteure, musicienne, arrangeuse, etc. ». Dans le domaine créatif, la femme a longtemps tenu le rôle, noble mais passif, de muse. « Elle inspire le créateur, au mieux l’interprète, mais ne crée pas », poursuit Claire Giraudin. Or, le talent est, poursuit-elle, « une construction sociale » qui sert de paravent à la mise à l’écart d’une grande partie des femmes.

« Un créateur a besoin d’être dans sa bulle. Très souvent, les femmes déchargent les hommes de toute obligation, afin d’organiser leur espace de création. La réciproque est rarement vraie », souligne Élisabeth Anaïs, qui a bénéficié de « passerelles masculines importantes : Claude Lemesle, Yves Simon et Gabriel Yared ».

Comme le soulignait Reine Prat dans un rapport publié en 2009 commandité par le ministère de la Culture, « la croyance est entretenue, encore au xxie siècle, que le talent est inné et explique seul la qualité d’une œuvre, la réussite d’un parcours professionnel, la reconnaissance médiatique […] On est loin d’admettre cette réalité plus triviale : la qualité d’une réalisation dépend largement, au-delà du seul talent, du temps qui a pu être consacré au travail de conception et de réalisation, de la quantité et de la qualité des collaborateurs(trices) qu’on a pu réunir […] toutes choses qui ont un rapport, certes pas exclusif mais très précis, avec les moyens financiers dont l’artiste peut disposer. »

Mettre en lumière

Dix ans après ce rapport, le déséquilibre est toujours aussi aigu. Selon Natacha Krantz, directrice du label Mercury chez Universal et présidente des Victoires de la Musique, « il est
usant de rappeler sans cesse que les femmes sont la moitié d’un tout. La musique induit des métiers de passion et d’engagement qui supposent une grande confiance en soi. J’ai eu
la chance d’avoir une mère qui m’a fait ce don
[Tony Krantz, fondatrice du bureau de presse Mikado, NDLR] et des mentors, masculins et féminins, qui m’ont évité le doute sur mes
compétences et aidée à faire face à une charge familiale très complexe à organiser. Quand on est mère et professionnelle, il faut avoir fait l’école du cirque, option jonglage ! La parité passe par la bienveillance masculine, elle doit unir, et non diviser ».

Ainsi, dans le Top 200 des meilleures ventes en France, il y a moins de 20 % d’artistes femmes – avec incursion de Louane, d’Angèle ou d’Aya Nakamura. Les dix albums les plus vendus en France en 2018, selon le Snep, l’ont été par des hommes. « Mettre les artistes femmes en lumière est une décision politique », souligne Natacha Krantz.

Sont mises en cause les filières de production de la musique. Alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses à y travailler, « les femmes ne dépassent pas un plafond de verre qui continue d’interroger », poursuit Natacha Krantz. Pour Anne Cibron, figure de proue du rap français qui dirige la société de management Louve (Booba, Orelsan…) et cogère les labels 92i et 7 Corp, « les femmes sont confrontées à des diktats sévères et réactionnaires : le physique, une vraie taille de bonsaï, l’obligation de la perfection.

Face à cela, elles doivent se libérer des clichés, se muscler, construire leur force, c’est de leur responsabilité. Sachant que le fameux plafond de verre ne concerne pas que les femmes, mais aussi tout ce qui dépasse du modèle d’assimilation sociale à la française ».

En décembre 2018, les Transmusicales de Rennes, un festival soucieux de parité codirigé par Béatrice Macé, l’une des rares femmes placées à la tête d’un festival d’envergure,
avaient organisé avec HF Bretagne un débat fort justement intitulé : « Les femmes haussent le son : elles sont presque là ». Tout est dans le « presque », selon la fédération d’associations HF, créée pour repérer les inégalités entre les femmes et les hommes dans les milieux de l’art et de la culture. « De nombreux réseaux se sont mis en place ces dernières années, remarque Claire Giraudin. Il est important de susciter de la sororité dans cet environnement extrêmement compétitif. » Au catalogue des réussites, le réseau international shesaid.so. Créé en 2014 à Los Angeles par Andreea Magdalina, une spécialiste en technologies musicales, ce réseau participatif veut « construire un environnement qui soutient la collaboration, la créativité et des valeurs positives pour toutes les femmes qui travaillent dans cette industrie ». Mené en France par Yaël Chiara, brand manager chez P.I.A.S., le réseau propose échanges d’informations, annonces professionnelles ou de concerts…

Imaginées en 2017 à l’occasion du festival Les femmes s’en mêlent, les soirées « Rien ne s’oppose à la nuit » connaissent un succès exponentiel. Désormais appelées « À définir dans un futur proche », elles mêlent actrices, écrivaines, chanteuses, les unes s’essayant parfois à la discipline des autres, l’actrice Céline Sallette lisant Soeur mmanuelle avant de chanter Portishead, Camélia Jordana lisant des extraits de King Kong Théorie, de Virginie Despentes, venue soutenir la cause dans la salle de la Maison de la poésie… Ces soirées ont été conçues par la directrice de casting Élodie Demey, la journaliste Géraldine Sarratia et Melissa Phulpin, patronne de la société d’accompagnement et de développement d’artistes Tomboy Lab, qui affirme le caractère « clairement féministe de ces soirées ; nous voulions réfléchir sur le genre et l’identité ».

Importance des réseaux

L’affirmation du mélange des genres a essaimé, « cela aide à se faire entendre », précise Melissa Phulpin, qui organise également des soirées avec le collectif de cinéma « 5 050
pour 2020 »
. Bâti sur le même principe, le festival Les Émancipées s’apprête à accueillir Claire Chazallisant Nina Bouraoui, Christine Angot, Blondino, L, Feu! Chatterton, Barbara
Carlotti ou Virginie Despentes. Décloisonner est un facteur essentiel. « Toutes ces initiatives font sortir des stéréotypes ; la Sacem les accompagne, parce que les modèles positifs sont essentiels pour que des artistes comme Adele, qui n’est pas dans les canons sexistes de l’apparence physique, puissent éclore », conclut Claire Giraudin. « Très vite, des femmes artistes, telle Clara Luciani, nous ont dit qu’elles se sentaient à l’aise dans nos soirées, libérées de cette accumulation de petites remarques qui enferment », au premier rang desquelles on trouve, selon Melissa Phulpin, les commentaires sur le physique. « La joliesse, la fragilité, ça peut être usant ». Binetou Sylla, jeune directrice de Syllart Records, label historique de la musique africaine installé dans le 18e arrondissement de Paris, le dit : « Je ne réponds jamais aux propos misogynes, ils sont déplacés. Mais ils nous obligent à être plus dures, c’est une sorte de déformation. Moi, déjà, la question “Madame ou Mademoiselle ?” m’exaspère, sans compter les invitations à dîner, alors qu’on négocie des contrats et des business models. Et, pire encore, j’ai entendu très récemment dans une major où j’avais rendez-vous : “Ah, mais elle est très jolie !” ».

Autre épine dans le pied, la défiance. Béatrice Macé, directrice des Transmusicales, dit avoir « connu cette suspicion d’incompétence. Et puis, les questions malvenues, genre avec qui elle couche pour en arriver là, qui est l’homme derrière… ».

 

VÉRONIQUE MORTAIGNE

(1) Rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, février 2018.


 

MagSacem n°102

 

Publié le 11 mars 2019