Portrait - Aldebert : libre comme un enfant

Automne 2018

MagSacem n°101

Depuis dix ans, il fait le bonheur des enfants et de leurs parents, sur disques et sur scène. Aldebert a su créer un espace de liberté créative qui s’adresse à tous les tympans. Rock, chanson, musiques du monde, un univers singulier qui réconcilie les genres et les générations.

 

Aldebert
© Christophe Roué

« Une chanson, c’est comme une planche de BD. Il faut des personnages et une histoire, le tout avec une contrainte de format.» L’univers d’Aldebert, c’est peut-être cela : une grande cour de récréation peuplée de personnages hauts en couleur, qui accompagnent son alter ego, un petit garçon de 7 ans, dans ses tribulations et ses interrogations sur la vie. Une approche très visuelle de la musique qui vient… de son enfance. Un papa dessinateur, une solide culture bande dessinée et une formation initiale en photographie. Pour le chanteur préféré des enfants, écrire une chanson, c’est d’abord fabriquer des images.

Rock, chanson et jeune public

Mais avant de devenir une véritable rock star pour les enfants (en témoigne l’ambiance survoltée à chacun de ses concerts), Guillaume Aldebert a eu plusieurs vies musicales. Bercé par la chanson française, de Béart à Renaud, d’Aznavour à Ferrer en passant par Renaud et Souchon, il est très tôt attiré par le rock et le métal. L’adolescent doubiste refuse de choisir entre ses deux amours : « Quand je décide d’apprendre la guitare, j’amène à mon professeur Brassens et Metallica. Aujourd’hui encore, dans ma playlist, Anne Sylvestre est à côté de Slayer ». C’est d’abord du côté des décibels qu’il se promène, avec le groupe Whyte. Mais à 25 ans, tout bascule. Il gagne un concours à Besançon, où il vit toujours. Prix : une première partie pour Blankass. Révélation : « J’ai vu ce groupe qui défendait un fond chanson et une forme rock. Je me suis dit : c’est ce que je veux faire ». Il se lance alors dans l’écriture d’un répertoire de chansons « adultes », avec lesquelles il tourne pendant presque dix ans.
Déjà, de nombreuses chansons parlent d’enfance. Et c’est bien dans l’écriture « jeune public » qu’il résout ce grand écart esthétique, par une alchimie savante où la qualité des textes est mise en valeur par l’énergie rock qui les soutient.

L’aventure jeune public

Enfantillages démarre en 2007, d’abord sous forme d’un spectacle. Accueil mitigé des professionnels, qui ne savent pas quoi faire de cet ovni qui ne rentre dans aucune case : ni spectacle pour enfants, ni chanson classique. Les concerts se suivent, et le public, de plus
en plus nombreux, vient écouter ce répertoire fait de chansons sur l’enfance, de chansons pour les enfants, pour les petits qui se posent des questions de grands, de chansons pour les grands, pour les grands qui ont des enfants, ou qui voudraient être encore des enfants. Un ensemble polymorphe qui relie les parents et leurs bambins.
De toute façon, il ne sait pas faire autrement. Alors, il construit cet espace infini de liberté, comme l’imaginaire d’un enfant, où l’on peut naviguer à l’envi entre les esthétiques sans craindre de ne pouvoir être catégorisé dans un style donné. Avec une exigence constante : « J’essaye de me mettre à hauteur d’enfant. Ce qui ne veut pas dire descendre, au contraire. Il faut se hisser à leur niveau d’imaginaire, d’énergie, d’authenticité et de sincérité ».
La Sacem a soutenu la production de ses spectacles. Sur disques, ses personnages prennent vie par la voix des nombreux invités, de Maxime Le Forestier à Sanseverino, en passant par Didier Wampas, Alizée ou François Morel. « C’est comme une cour de récréation où l’on invite tous ses copains. Tout le monde m’a dit oui sur le premier disque, alors on a choisi de garder ce concept pour les suivants. » Trois volumes et un spécial Noël sont sortis. Chaque année, c’est entre deux cent cinquante et trois cents représentations, avec deux, voire trois
concerts par jour ! Et un public où se retrouvent désormais trois générations : enfants, parents et grands parents : « Quand on joue Super mamie, on fait monter une mamie sur scène. On lui donne une cape de superhéros, elle se jette dans le public et cinq-six papas costauds la baladent. Comme dans un concert de rock ! Quand je vois ça, je me dis : c’est ça, que j’aime ».
Aldebert a été le tout premier lauréat du Grand prix Sacem du répertoire jeune public, en 2017. La même année, il a parrainé l’opération La Fabrique à chansons.

(Re)devenir adulte ?

Et pour la suite ? Un retour à la chanson « adultes » ? « Beaucoup me le demandent. Mais pour quoi faire ? J’ai créé un espace qui me permet de parler librement aux enfants et aux adultes. Artistiquement, j’ai trouvé ma place dans cet univers. » Un univers dans lequel il se sent libre d’aborder tous les sujets, même les plus sérieux. Parce qu’on peut parler de tout avec un enfant, à condition de trouver l’angle d’approche. Joli zoo aborde, par exemple, la question de la condition animale. Grand Corps Malade prête sa voix à un lionceau qui tourne en
rond dans sa cage trop petite. Aux âmes citoyens, écrite au lendemain des attentats du Bataclan, est un appel au vivre ensemble. À l’avenir, il aimerait aborder le sujet des réfugiés. Une chose est sûre, il ne se voit pas faire dix volumes d’Enfantillages. Il envisage d’ouvrir encore
le champ des possibles, en travaillant des thématiques, mais aussi en prêtant sa voix à des personnages de films d’animation, ou en développant une collection de livres illustrés.
Dans l’immédiat, c’est l’album des 10 ans d’Enfantillages, qui l’occupe, ainsi que les nombreux concerts qui vont suivre à partir de novembre. Un rêve trotte dans sa tête : enregistrer d’ici trois ans un Enfantillages autour du monde, pour aller à la rencontre des cultures du globe et des artistes locaux. Le tout accompagné d’un documentaire qui suivrait les traces de ce périple. Comme la rencontre de deux infinis : le monde et l’imaginaire des enfants. Pour le plus grand bonheur des petits et des grands.

Romain Bigay

 


 

MagSacem n°101

 

Publié le 12 novembre 2018