Izïa : L’ode à la résilience

MagSacem #105

Cet automne, l’autrice-compositrice-interprète dévoilait Citadelle. Un quatrième album vibrant, marqué par le deuil de son père, Jacques Higelin, la naissance de son fils et une profonde joie d’exister.

Izia

Album Citadelle, 2020

La douce Izïa cache bien son jeu. Iggy Pop en sait quelque chose… La première fois qu’il l’a entendue chanter, le rockeur n’en a pas cru ses oreilles. Comment diable cette ado gracile pouvait-elle receler un tel coffre ? Une telle énergie viscérale ? C’était en 2009, sur le plateau de l’émission La Musicale.

Ce jour-là, Izïa, 19 ans, entonnait Nice to be dead et Gloria avec l’Iguane, alors âgée de 62 printemps. « J’étais superimpressionnée mais Iggy Pop a été d’une extrême douceur avec moi. Quand je suis montée dans les aigus, il s’est écrié “What ? !” car il ne s’attendait pas du tout à ça. Du coup, c’était vraiment drôle, de le voir apprécier notre duo. À la fin, il s’est même mis torse nu et m’a chaleureusement félicitée», se souvient la jeune femme, d’une petite voix flûtée, presque enfantine, qui tranche radicalement avec son timbre joplinien des grands soirs.

Soudain, on comprend mieux le trouble d’Iggy : l’air de rien, capable de tout, une redoutable bête de scène sommeille en elle. Il faut voir Izïa sur scène pour découvrir sa part sauvage...

Le 1er avril, justement, la chanteuse-comédienne de 29 ans devait se produire à l’Olympia.
« La dernière fois, c’était en 2010, il y a pile dix ans. J’ai vraiment envie de fêter cet anniversaire. Ce sera un moment très sentimental», se réjouissait-elle fin février, avant que l’épidémie de Covid-19 ne mette l’humanité à l’arrêt.
Dans le meilleur des mondes, la fille de Jacques Higelin aurait invité son demi-frère Arthur H à la rejoindre sur scène et, pourquoi pas, Dominique A ou Jeanne Added, qui l’accompagnent en duo sur Citadelle.

Aussi vibrant qu’apaisé, ce quatrième album a vu le jour parmi les vieilles pierres de Calvi, dans un mélange de joie et d’élégie. Lorsque ses premières chansons jaillissent à l’automne 2017, Izïa est enceinte. « Elles représentaient la vie, la création»… jusqu’à ce jour funeste.
Le 6 avril 2018, son père chéri – son ami, son «compagnon d’aventures», son «Dragon de métal» – la laisse orpheline, à seulement 27 ans. Fatalement, « Citadelle va se charger d’histoire » et « regorger de clins d’œil, de talismans, d’images et de souvenirs de lui ».
Le 6 avril 2020, confinée à Paris, Izïa n’a pas pu se rendre à Calvi pour évoquer sa mémoire, mais elle lui a rendu un hommage vibrant sur Youtube en interprétant le titre Calvi.

Si la disparition d’Higelin lui laisse un vide abyssal, Izïa ne s’en plaint jamais: « C’est un vrai cadeau du ciel, d’être tombés l’un sur l’autre. On s’est vraiment trouvés, tous les deux ».
Elle ne craint pas non plus l’au-delà: « Mon père m’a toujours enseigné que la mort faisait partie de la vie. Et que si on avait peur de la mort, on avait peur de la vie…».
Dans les moments difficiles, elle trouve encore le réconfort auprès de ses fans : « Beaucoup de gens me parlent de lui, car il reste dans leur cœur. C’est un peu comme s’il devenait immortel à travers eux. Une sorte d’entité cosmique…»
Leur « relation fusionnelle » s’est imposée comme une évidence, dès sa naissance, le 24 septembre 1990. « Je n’élève pas Izïa, je m’élève avec elle », confiait d’ailleurs le chanteur-poète. À l’âge de 2 ans, la fillette fait déjà ses premiers pas sous les projecteurs, presque involontairement : « Mon père jouait au Grand Rex et je me suis faufilée sur scène en criant «Papa! Papa!» les bras tendus vers lui. Il m’a alors posée sur son piano. C’était notre premier concert ensemble. Et le début d’une très longue série…», poursuit-elle.

Entre-temps, les deux inséparables font les « quatre cents coups et multiplient les aventures musicales ».
Sur disque, sur scène… « Seule ma mère était capable de temporiser notre folie », concède Izïa. D’origine tunisienne, Aziza Zakine était choriste et danseuse quand elle a rencontré Jacques Higelin, dans les années 1980.
«Ils sont tombés fous amoureux et ont fini par se marier en 2001. Elle me surveillait mais m’a toujours soutenue dans mes choix. Même quand j’ai décidé d’arrêter l’école à l’âge de 15 ans pour partir en tournée…»
L’artiste se dit aussi « très fière » d’avoir hérité des racines juives tunisiennes de sa grand-mère Mireille. « Elle m’a transmis comme mon père une part artistique et un côté saltimbanque, ainsi qu’une profonde joie d’exister, insiste-t-elle. J’aime l’idée d’insuffler ce soleil et cette liberté à mon public. C’est extrêmement inspirant.»

Parallèlement à la scène, Izïa n’en finit pas d’éblouir le grand écran dans la peau de femmes puissantes.
Depuis 2015 et son César du meilleur second rôle pour Samba, d’Éric Toledano et Olivier Nakache, on l’a vue incarner une agricultrice lesbienne dans La belle saison, de Catherine Corsini, et prendre les traits de Camille Claudel dans le Rodin de Jacques Doillon.

On n’en attendait pas moins de la fille d’Higelin. Soit une artiste citoyenne qui a toujours appelé ses fans « à résister, à se battre, à ne jamais baisser les bras…».

Publié le 23 juillet 2020