Face aux épreuves - Interviews de Fadi Tabbal et Sharif Sehnaoui

MagSacem #106

En complément de l'article "Scène musicale libanaise : face aux épreuves" du MagSacem n°106, lisez les interviews de Fadi Tabbal, musicien, producteur, propriétaire des Tunefork Studios et de Sharif Sehnaoui, artiste, musicien et cofondateur du festival Irtijal.

Fadi Tabbal, musicien, producteur, propriétaire des Tunefork Studios

Dans quel état se trouve la scène alternative à Beyrouth ?
Une grande partie fonctionne en mode « do-it-yourself » car il n'y a pas de réelle infrastructure : peu de salles, une poignée de labels et de promoteurs, et un public limité. Les artistes s'entraident et se promeuvent les uns les autres (principalement au sein de petites communautés mais pas exclusivement), et il y a aussi l’aide financière du secteur de l'art et des fonds privés qui maintiennent le mouvement. Mais ce n’est pas durable, nous ne pouvons même pas tourner dans le pays (car trop petit et pas assez d’intérêt du public) ou la région. Et tout cela était avant le coronavirus et l’explosion d’août 2020.

Qu’est-ce que ces deux drames ont encore aggravé ?
L’explosion a endommagé une grande partie de la zone au cœur de la scène musicale : maisons des artistes aux salles et espaces culturels. En plus du traumatisme d'un tel événement, les musiciens ont perdu leur maison, leur équipement, des années de travail et, dans certains cas, l’envie de continuer à créer dans un domaine à haut risque pour peu de retour financier en l'état...

Quelles sont les sources d’espoir pour les artistes ?
Au niveau local, la solidarité entre musiciens est maintenant plus forte qu'elle ne l'a jamais été, chacun mettant de côté toutes les différences pour essayer de sortir de ce gâchis. Quelques nouveaux fonds, cette fois à l’initiative des artistes, ont été mis en place et nous avons obtenu un soutien massif de la communauté musicale internationale : amis musiciens, fabricants de matériel, diffuseurs de musique, etc. Le Beirut Musicians Fund que mon équipe et moi-même des studios Tunefork avons créé en fait partie.

Sharif Sehnaoui, artiste, musicien et cofondateur du festival Irtijal

Quelle est la situation pour les artistes libanais ?
En réalité tout le monde est fragile ici, et le pire c’est que nous étions tous déjà fragilisés avant même la crise du Covid. Donc après cette succession de désastres (qui n’est toujours pas finie par ailleurs) il y a de fortes chances de voir la scène musicale indépendante et créative disparaitre complètement comme ce fut le cas dans les années 80.
Il y a déjà un phénomène d’émigration accru et donc on retrouvera au final certainement beaucoup de musiciens éparpillés de par le monde. Difficile de les convaincre de rester…
Pour ceux qui choisissent de rester, ou pour ceux qui n’ont pas moyens de partir, la situation est désespérante, même pour les musiciens déjà établis puisque leurs activités internationales (tournée, résidences, sorties...) sont suspendus depuis février à cause de la pandémie.

Avez-vous des lueurs d’espoirs ?
Tout n’est toutefois pas complètement noir. La situation a suscité une sorte de solidarité entre la plupart des acteurs de la scène, musiciens, techniciens, lieux, institutions, studios etc... et tout le monde pousse pour redonner vie au milieu. Avec Irtijal notamment, nous avons maintenu notre festival. Nous avons organisé plusieurs évènements en ligne, nous avons produit du contenu pour nos partenaires internationaux et nous nous apprêtons lancer un ambitieux projet de commissions à 12 compositeurs résidents au Liban pour une pièce de musique à finaliser dans les six mois à venir. Nous cherchons ainsi à enclencher un effet boule de neige avec les compositeurs qui engagent des musiciens, techniciens, studio et ingénieurs du son pour réaliser leurs pièces.

Pour tous ces projets, nous garantissons bien entendu que chacun soit payé correctement. Cela est possible grâce à l’empathie que l’explosion a suscitée pour le Liban et qui nous permet d’obtenir plus d’aides que d’habitude. Mais cette empathie a une durée très limitée, ce qui fait que nous serons bientôt de nouveau à court de moyens financiers...

 

- Consultez l'article - Scène musicale libanaise : face aux épreuves 
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Publié le 06 janvier 2021