Hommage à Jacob Desvarieux

31 Juillet 2021

Auteur et compositeur, artiste à l’immense talent, musicien humaniste, charismatique et généreux, créateur d’une œuvre musicale unique au monde, Jacob Desvarieux s’est éteint, à Point-à-Pitre le 30 juillet 2021.

Jacob Desvarieux
©Patrick Auffret/Dalle

Homme de conviction, Jacob Desvarieux avait mené bien des combats – contre l’apartheid, pour la reconnaissance des différences, pour le respect du langage universel de la musique et pour celui des droits d’auteur. Guitariste, chanteur à la voix au grain éraillé, si particulier, il était en première ligne du collectif Kassav’, fondateur du zouk.  

Né le 21 novembre 1955 à Paris, d’une mère couturière, Cécile, Jacob aimait les salopettes, confortables et généreuses. Il portait des lunettes élégantes, des tenues toutes en couleur. Il faisait danser des foules en délire sans jamais se départir d’une rigueur professionnelle si complexe qu’elle paraissait couler de source. La vie de Jacob préfigure la genèse du zouk, un genre qui a révolutionné les musiques du sud.  

Parti quelques mois après sa naissance pour la Guadeloupe, Jacob rejoint ensuite la Martinique avec sa mère, Cécile. Un cyclone détruit leur maison, obligeant Cécile à un retour en Métropole. Encadrée par l’historique et contesté  Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (Bumidom), elle devient aide ménagère dans une famille du Vésinet (Yvelines). Mère et fils lisent le magazine Bingo, « le mensuel d’actualité au rythme du monde noir ». L’attrait de l’Afrique est irrépressible, et les voici à Dakar, où ils vivent deux ans. « Il faut croire que j’étais prédestiné pour cette rencontre avec l’Afrique. Ce sont mes origines. Dès le premier contact avec ce continent, je me suis senti chez moi, comme aux Antilles » expliquait Jacob Desvarieux.  

Jacob apprend la guitare au Sénégal, puis rejoint Marseille, où il cofonde un groupe de rock, Bad Grass. Devenu arrangeur, il rencontre à Paris en 1979  le Guadeloupéen Pierre-Edouard Décimus, le boss des Vikings, groupe mythique des Antilles des années 1970.  A cette époque, les Haïtiens Tabou Combo règnent en maître sur les Antilles françaises avec ses cuivres implacables et ses effets de scène. « Il fallait réagir, développer la musique du coin, notamment en intégrant le tambour, car la base de la musique d’ici, c’est le couple tambour–voix. Tout cela pour nous procédait d’une démarche identitaire… Et nous avions, poursuivait Jacob Desvarieux, autant de message identitaire, sociologique, écologique que d’histoires d’amour à raconter ».  

Sorti en 1979, le premier album de Kassav', Love and Ka dance, fait peu de bruit. Mais l'idée est là, de marier les chanteurs de charme au funk électrique, au balancement du compas et aux percussions massives du gwo kâ. Kassav', en mélangeant les créoles des deux îles, avec  Georges Decimus, Jean Philippe Marthely, Jean Claude Naimro, Patrick Saint-Eloi et Jocelyne Béroard, réalise vite le cross-over entre deux territoires français qui se fréquentaient du bout des doigts. 

Le zouk (« la fête ») tient son nom du kassav, gâteau de manioc pilé, qui, mal dosé, devient nocif. A l’origine, le zouk, écrit le romancier Patrick Chamoiseau était une « sorte de discours musical chaud, énergique, vivant, de facture assez simple, que les musiciens sortaient durant le ouélélé des carnavals, dans la fièvre des fêtes de quartier, ou à la fin des soirées chics, quand venait l'heure d'arrêter le bal et de se libérer dans le jour naissant », transformant l’essai, Kassav' réunit les classes sociales, et cela importait beaucoup à Jacob Desvarieux, autant que de chanter en créole, une langue durement touchée par les préjugés postcoloniaux.  

En 1984, surgit Zouk la se sel medikaman nou ni (« Le zouk est notre seul médicament »), musique de Desvarieux, paroles de Decimus, satire voilée du malaise des départements français d'Amérique. Kassav' donne aux Antillais leur premier disque d'or. A Paris en 1985, leur premier Zénith est plein à craquer.  

Le zouk a imprégné certains airs du Brésil (la lambada) ou les soca et merengue des îles voisines, mais il a surtout marqué le continent africain. Dès sa première tournée en 1985, de l'Angola à la Côte d'Ivoire, du Togo au Niger et du Gabon au Burkina-Faso, Kassav’ remplit les stades et l'enthousiasme s'étend comme un feu de paille. A l'instar de Bob Marley quelques années plus tôt, les ambianceurs antillais, Jacob en tête, allument à leur tour des rêves dans la tête des musiciens africains. Le poète et musicien camerounais Francis Bebey remarquait alors « Il semble quelque part normal que deux mondes qui se sont éloignés par la faute de l'histoire, peu à peu se rencontrent et se reconnaissent. » Jacob Desvarieux en fut le passeur, homme tranquille et joyeux, toujours impliqué. 

Jacob Desvarieux a fait danser la planète entière. Il nous laisse un patrimoine musical de grande valeur. C’est avec beaucoup d’émotions que la Sacem lui rend aujourd’hui hommage.  

" Jacob Desvarieux était un artiste du monde, père du Zouk à la voix rocailleuse, au talent immense et à l’engagement indéfectible pour la défense de la création artistique, notamment ultra-marine, et du droit d’auteur. Figure emblématique de Kassav’, sa musique rayonne partout dans le monde depuis quatre décennies… et résonne, un peu plus encore, aujourd’hui. C'est avec une profonde tristesse et beaucoup d'amitié que la Sacem salue la mémoire de celui qui demeurera l'un de ses illustres sociétaires." Jean-Noël Tronc, directeur général-gérant de la Sacem. 

« La voix forte, douce et délicieusement voilée de Jacob Desvarieux s’est éteinte. Il aura profondément marqué son époque  en inventant un nouveau genre : le Zouk. Viscéralement attaché à ses racines créoles, à la fois noires et francophones, il aura inlassablement fait vivre et rayonner sa culture comme peu l’ont fait. Avec Kassav’, il  ont rempli des dizaines de fois des stades en Afrique et attiré des milliers de spectateurs en Amérique du Sud comme à Dubaï ou en Autriche… Jacob Desvarieux tire sa révérence et nous laisse une question à méditer : quelle place notre pays est-il vraiment prêt à faire à ses musiques noires ? Merci Monsieur et Chapeau l’artiste ! Condoléances profondément attristées à sa famille et à toute l’équipe de Kassav’. », Bruno Lion, éditeur, ancien président du Conseil d’administration de la Sacem 

Retrouvez les archives liées à Jacob Desvarieux sur le Musée Sacem

Ainsi que l'exposition "Afriques sur Seine" dans laquelle on retrouve Kassav'

Et son témoignage sur la trace de l'esclavage dans l'héritage musical (mai 2021)

Publié le 31 juillet 2021